Odile Weber : « Un musée n’est pas un lieu de certitudes, mais un espace de dialogue »
Odile Weber est botaniste au Musée national d’histoire naturelle du Luxembourg (Naturmusée). Entre les herbiers du Luxembourg et les paysages d’Éthiopie, la nomenclature scientifique et les débats sur les héritages coloniaux, elle interroge le rôle des musées : doivent-ils transmettre un savoir stabilisé – ou peuvent-ils également exposer les zones d’ombre ?
Peux-tu me résumer ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amenée à travailler au MNHNL ?
J’ai suivi mes études universitaires en Angleterre, où j’ai également travaillé à l’herbier des Royal Botanic Gardens, Kew. J’y ai ensuite obtenu mon bachelor. C’est là que se sont forgés mes principaux réflexes professionnels : la gestion des collections, la rigueur documentaire, et surtout cette volonté de collaborer à l’international.
Et depuis 2017, je travaille dans la section botanique du Naturmusée. Je m’occupe principalement des collections d’herbier et mène des travaux de recherche sur les plantes, notamment en collaboration avec des collègues en Éthiopie.
Pourquoi spécifiquement l’Éthiopie ?
J’ai participé à une première expédition botanique en Éthiopie en 2013, puis en 2018 et en 2023. C’est à la fois une continuité scientifique et humaine. J’y avais déjà des contacts professionnels, notamment avec des botanistes locaux/locales et un professeur danois qui a consacré sa carrière à la flore d’Éthiopie et d’Érythrée. Il a été très impliqué dans la rédaction de la première flore académique complète de ces pays.
Je cherche à développer ces collaborations, notamment avec l’herbier national d’Éthiopie à Addis-Abeba. Ces collaborations s’inscrivent dans un cadre académique et scientifique. Des deux côtés, on apprend. Elles s’alignent aussi sur les principes de la Convention sur la diversité biologique (1992) et du Protocole de Nagoya, qui encadrent les échanges pour éviter que des ressources biologiques soient exploitées sans bénéfice pour leur pays d’origine.
Pourquoi est-il important d’étudier la biodiversité à l’échelle internationale, notamment dans des pays comme l’Éthiopie ?
D’abord, la biodiversité ne connaît pas de frontières politiques. Certaines plantes sont autochtones à la fois au Luxembourg et en Éthiopie. Par exemple, Scabiosa columbaria.
Ensuite, la question de la diversité génétique est essentielle. J’ai ainsi co-signé un article consacré aux stratégies de conservation de l’agro-biodiversité. Prenons le blé : en Europe, il est très fortement sélectionné et génétiquement uniformisé. En Éthiopie, il existe encore une grande diversité de variétés locales : ce pays constitue d’ailleurs l’un des centres d’origine des plantes, cultivées décrits par Nikolai Vavilov. Ce botaniste russe, à l’origine d’une théorie fondatrice en génétique des plantes et en agronomie, fut d’ailleurs persécuté sous le régime de Staline pour ses positions scientifiques.
Maintenir cette diversité in situ permet d’assurer des récoltes stables et une résilience face aux changements environnementaux.
Quel est ton rôle au musée ?
Concrètement, je gère la collection d’herbier LUX. En ce moment, j’intègre plusieurs collections de bryophytes (mousses) dans de nouvelles boîtes fabriquées par l’atelier polyvalent du Centre pénitentiaire de Luxembourg à Schrassig. Nous avons reçu des collections importantes ces dernières années. Les spécimens sont saisis dans notre base de données, photographiés et intégrés à la collection principale.
Ces collections permettent-elles aussi de documenter la disparition d’espèces ?
Oui. Par exemple, une espèce de Drosera – une plante carnivore – était autochtone au Luxembourg mais a disparu à cause du drainage de zones humides. D’autres espèces liées aux milieux très humides ont également disparu.
Les spécimens d’herbier permettent de retracer ces pertes. Ils constituent une mémoire écologique du territoire.
D’où vient cette passion pour les plantes ?
J’ai grandi sur une ferme. La proximité avec la nature faisait partie de mon quotidien. J’ai toujours eu une grande curiosité pour comprendre le monde dans lequel je vis. Et dans le domaine des plantes, la curiosité est presque infinie. Il y a tellement à observer, à découvrir.
Comment l’herbier LUX contribue-t-il à la recherche scientifique et à la conservation de la biodiversité ?
L’herbier du Luxembourg constitue une source primaire d’information sur les espèces présentes au Luxembourg. Chaque spécimen est une preuve qu’une plante existait à un endroit précis, à un moment donné.
Conserver des échantillons permet de garder du matériel biologique. Même si certaines analyses ne sont pas réalisées aujourd’hui, elles pourront l’être plus tard grâce aux spécimens conservés.
Y a-t-il un spécimen qui te fascine particulièrement ?
Il m’est difficile de choisir un seul spécimen, car chacun porte en lui une histoire fascinante – qu’elle soit scientifique, historique ou personnelle. Les spécimens de Drosera me rappellent un projet que j’ai réalisé au lycée dans le cadre du concours Jeunes Scientifiques. Ma question de recherche était de savoir si une Drosera pourrait digérer une souris morte tombée sur ses feuilles. Si je me souviens bien, les données n’étaient pas conclusives – mais l’expérience m’a permis de découvrir la démarche scientifique : formuler une hypothèse, expérimenter, analyser les résultats, et tirer des conclusions à partir des données recueillies.
Un autre spécimen qui me fascine est celui d’une petite fougère, récoltée par le botaniste italien Rodolfo Emilio Giuseppe Pichi-Sermolli lors d’une expédition en Éthiopie en 1937 autour du lac Tana. Cette expédition a conduit à la description de plus de trente espèces nouvelles pour la science. Ce spécimen est parvenu à l’herbier LUX par l’intermédiaire d’André Lawalrée, spécialiste des fougères, avec qui Pichi-Sermolli a collaboré. À mes yeux, l’histoire de ce spécimen évoque une autre époque : celle où les botanistes constituaient des herbiers privés, échangeaient librement des spécimens et participaient à de vastes projets de flore. Ces ouvrages et inventaires, en tant que processus scientifique cumulatif, restent aujourd’hui des outils essentiels pour l’étude de la biodiversité.
Dans cette continuité, mon travail s’inscrit aujourd’hui dans l’exploration de cette diversité en contribuant à la description de nouvelles espèces d’Éthiopie, au-delà du socle établi par la Flora of Ethiopia and Eritrea.
Selon toi, quelles responsabilités les musées ont-ils face aux héritages – notamment coloniaux – inscrits dans leurs collections, leurs récits et leurs modes de présentation ?
De plus en plus de musées réfléchissent à ces questions de manière cohérente et collaborative (voir par exemple l’ouvrage récent de Kaiser et Heumann, 2026, Umgang mit kolonialen Objekten der Naturkunde: Empfehlungen, Forschung, Reflexionen). Et c’est essentiel : il ne suffit pas qu’un musée national décide seul comment traiter ses collections issues de contextes coloniaux. Il est tout aussi important de donner la parole aux pays d’origine des spécimens conservés. Au Naturmusée, il y a de nombreux spécimens provenant de l’étranger – dans les collections zoologiques, mycologiques, botaniques, paléontologiques et minéralogiques.
Dans le domaine scientifique, la communauté internationale des botanistes a fait un travail important sur ces questions. Cela se traduit notamment dans la Convention sur la diversité biologique, qui insiste sur la collaboration équitable, le capacity building et le partage des bénéfices.
La section de nomenclature du Congrès international de botanique est l’instance où la communauté scientifique débat et décide des règles qui régissent les noms des plantes, des algues et des champignons. En 2024, la communauté a décidé de modifier un nom scientifique qui était devenu une insulte raciale dans certains contextes africains. Cela montre que la nomenclature n’est pas totalement figée.
Le nom scientifique est-il une vérité immuable ?
On a souvent tendance à considérer le nom scientifique comme une vérité absolue. Or, la question ne concerne pas uniquement les noms eux-mêmes, mais la manière dont la science fonctionne en taxonomie.
En réalité, chaque nom correspond à une hypothèse scientifique : celle qu’un ensemble d’individus, défini par une combinaison de caractères, constitue une unité évolutive cohérente dont les limites restent susceptibles d’être réévaluées. Une fois une espèce nommée, ce nom reste un élément officiel de la nomenclature. Par ailleurs, les noms peuvent changer à mesure que les connaissances évoluent (nouvelles données, nouvelles interprétations, révisions de la classification).
Il existe différentes approches en taxonomie. Certains spécialistes regroupent une grande diversité morphologique ou génétique sous un même nom ; d’autres ont tendance à distinguer de multiples espèces à partir de différences parfois minimes.
En outre, les règles de nomenclature sont distinctes des hypothèses scientifiques. La nomenclature vise à attribuer un nom unique et stable. Elle ne prend pas en compte, en soi, les injustices historiques ou les contextes coloniaux. Pourtant, ces réalités existent dans la société.
Le nom scientifique se situe ainsi à l’interface entre stabilité nomenclaturale, accumulation des connaissances scientifiques et héritages historiques. Le système de nomenclature est formellement neutre, mais historiquement façonné.
Selon toi, faudrait-il ajuster davantage la nomenclature pour intégrer ces dimensions sociales et historiques ?
Je ne vois pas de solution simple. On ne peut dissocier la science de son contexte humain, culturel et politique. Pour moi, en tant que botaniste spécialisée en taxonomie végétale, la priorité reste avant tout la description et la documentation de nouvelles espèces, qui sont au cœur de ma formation et de ma pratique professionnelle. Il me semble important de veiller à ne pas remplacer un déséquilibre par un autre : si les mécanismes de nomenclature relèvent de la communauté scientifique — et permettent déjà de modifier des noms jugés inappropriés —, l’identification des situations problématiques gagne à être éclairée par d’autres perspectives, notamment historiques et sociales.
À quoi ressemblerait, selon toi, un musée qui assume l’ambiguïté des savoirs ?
Assumer l’ambiguïté des savoirs, ce serait accepter que certaines problématiques ne soient pas closes. Par exemple, dans les discussions sur le colonialisme, les questions sont complexes et méritent d’être explorées sans chercher immédiatement à produire une conclusion définitive.
Il en va de même pour les expositions : parlons-nous uniquement à un public déjà convaincu ? Ou arrivons-nous à toucher d’autres perspectives ?
Un musée qui assume l’ambiguïté ne chercherait pas à simplifier excessivement, mais accepterait de montrer que les savoirs sont situés, historiques et parfois incomplets.
Peux-tu expliquer ce que tu entends par le modèle « présentateur–observateur » ?
Nous sommes habitués à un modèle dans lequel un·e expert·e transmet un savoir à un public supposé passif. Notre système éducatif fonctionne largement ainsi : on identifie une autorité et on apprend d’elle.
Dans les musées européens, cette posture d’autorité – ou d’autorité épistémique – est très forte. Ce n’est pas forcément problématique en soi (l’expertise a une valeur), mais elle peut reléguer d’autres voix au second plan.
Un modèle plus dialogique permettrait d’intégrer les récits et les expériences de personnes non expertes : artistes, habitant·e·s, agriculteurs et agricultrices, ou même une grand-mère qui raconte comment les prairies étaient gérées autrefois.
Dans le cadre de la conservation, par exemple, l’expert·e parlera souvent en termes scientifiques précis. Mais cela ne signifie pas que son discours ait plus de valeur que celui d’un acteur local qui possède une mémoire pratique du territoire.
Il ne s’agit pas de remplacer l’expertise scientifique, mais de la mettre en conversation avec d’autres formes de savoirs.
Autrice : Diane Bertel
Éditrices : Monique Kirsch, Selma Weber