Au cœur de la conservation des plantes menacées : le travail de Tania Walisch
Tania Walisch explique son travail de recherche sur les plantes menacées, l’intérêt des bases de données sur la biodiversité et comment agir, chacun à son niveau, pour préserver la nature.
Biologiste au Musée national d’histoire naturelle du Luxembourg (MNHNL), Tania Walisch consacre son travail à l’étude et à la conservation des plantes menacées. Entre recherche scientifique, bases de données et actions de terrain, elle œuvre à préserver la biodiversité végétale au Luxembourg et au-delà.
Tania, peux-tu retracer ton parcours au Musée national d’histoire naturelle ?
J’ai rejoint le Naturmusée à la fin des années 1990, d’abord comme assistante de recherche au sein du service de botanique et d’écologie. Cette première expérience formatrice a orienté la suite de mon parcours.
En parallèle à un emploi à mi-temps de biologiste dans un bureau d’études, j’ai entrepris un doctorat en biologie des populations, un champ de recherche directement inspiré par mon travail au MNHNL. Je m’y suis notamment consacrée à l’étude de l’effet de la fragmentation des habitats sur la Saxifrage granulée dans les prés et la Saxifrage rhénane sur les rochers.
En 2000, j’ai intégré durablement le MNHNL au sein d’un nouveau service dédié à la biologie des populations et aux bases de données. Ce fut le point de départ d’un long parcours professionnel au musée, qui se poursuit encore aujourd’hui.
En quoi consiste ton travail aujourd’hui ?
Ma formation est avant tout orientée vers l’écologie des plantes et la biologie des populations. Mais au début des années 2000, on était en plein essor des bases de données sur la biodiversité. Le MNHNL a très tôt compris l’importance stratégique de ces outils, et j’ai été fortement impliquée dans leur développement.
Pendant près de vingt ans, j’ai géré la base de données nationale sur la biodiversité végétale et animale. Elle rassemble des observations de plantes, mais aussi d’animaux et de champignons, provenant aussi bien des chercheurs et des chercheuses du MNHNL que de bureaux d’études, d’administrations ou de projets de sciences participatives. Le MNHNL est ainsi devenu un acteur central pour les données sur la biodiversité au Luxembourg.
En parallèle, j’ai aussi participé au développement des bases de données de gestion des collections du musée, notamment pour les questions complexes de taxonomie. Avec l’augmentation des données, des acteurs et des outils numériques, il a fallu renforcer l’équipe, ce qui m’a permis de me recentrer davantage sur la recherche scientifique.
En quoi consiste ta recherche en biologie des populations ?
La biologie des populations étudie le fonctionnement des groupes d’individus d’une même espèce. Mon travail se concentre sur les espèces végétales menacées ou en déclin, afin de mieux comprendre leurs besoins, les causes de leur raréfaction et les possibilités de conservation.
Concrètement, cela implique beaucoup de travail de terrain. J’étudie différentes populations d’une espèce : leur taille, leur structure d’âge, leur dynamique, ainsi que leur diversité génétique. Cette diversité est essentielle, car elle conditionne la capacité d’adaptation des espèces aux changements environnementaux.
J’analyse également les effets de la fragmentation des habitats, qui isole les populations, limite les échanges génétiques et augmente les risques de consanguinité.
Tu travailles depuis longtemps sur la saxifrage rhénane. Pourquoi cette espèce ?
La saxifrage rhénane (Saxifraga rosacea sponhemica) est une espèce emblématique. Elle fait partie d’un petit groupe d’espèces pour lesquelles le Luxembourg a une responsabilité internationale importante : environ un quart des populations mondiales connues se trouvent sur notre territoire.
C’est une plante relicte des périodes glaciaires qui vit aujourd’hui dans des conditions très spécifiques : sur des rochers frais, ni trop ombragés ni trop exposés au soleil. On en trouve par exemple à Vianden. Quand j’ai commencé à travailler dessus, on connaissait peu de choses sur son écologie. Elle est largement méconnue du grand public, alors qu’elle est à la fois très belle et très particulière.
Quel est l’intérêt de préserver une espèce aussi rare ?
Même si la saxifrage rhénane n’a pas d’usage direct pour l’être humain, elle joue, comme toute espèce, un rôle dans son écosystème. Chaque espèce interagit avec d’autres et contribue à l’équilibre global des milieux naturels.
Plus un écosystème est riche en espèces, plus il est résilient. La conservation ne doit donc pas se limiter aux espèces « utiles », mais viser à préserver la diversité biologique dans son ensemble.
Depuis 2020, je coordonne, avec les parcs naturels de l’Our et de la Haute-Sûre, un projet de conservation active de la saxifrage rhénane. Nous avons introduit de nouvelles populations sur plusieurs sites du nord du pays, en testant différentes méthodes : semis, plantations de jeunes pousses ou encore diversité génétique du matériel utilisé.
Les résultats préliminaires montrent qu’environ 20 % des plantes survivent après un an. Nous avons également observé que la combinaison de semis et de plantations fonctionne mieux que l’une ou l’autre méthode seule, car elles réagissent différemment aux conditions climatiques.
Ce projet très concret permet d’identifier les stratégies les plus efficaces pour introduire de nouvelles populations et préserver celles qui existent déjà. Nous avons notamment montré que, malgré la fragmentation de ses habitats, la saxifrage conserve une diversité génétique élevée. Cela s’explique à la fois par sa longévité et par une particularité génétique remarquable : elle est polyploïde, c’est-à-dire qu’elle possède plusieurs copies de son génome, un atout majeur pour le maintien de sa diversité génétique.
Nos travaux ont également attiré l’attention de conservatoires botaniques en France, avec lesquels nous collaborons désormais à l’élaboration d’un Plan national d’action pour préserver l’espèce, aujourd’hui encore plus rare en France qu’au Luxembourg.
Comment la fragmentation des habitats et les changements d’usage des sols impactent- ils la végétation ?
La fragmentation des habitats entraîne une réduction et un isolement progressifs des milieux favorables aux espèces végétales. Les populations deviennent plus petites et plus dispersées. Cette isolation limite les échanges génétiques, ce qui augmente les risques de consanguinité et de dérive génétique, et fragilise la viabilité des populations à long terme. À cela s’ajoute le déclin des pollinisateurs. Les petites populations végétales sont moins attractives et moins visitées, ce qui réduit leur reproduction et alimente un véritable cercle vicieux de déclin.
La principale cause de cette fragmentation est l’intensification de l’agriculture, amorcée dès les années 1950. Elle a entraîné une forte diminution des prairies riches en fleurs au profit de prairies d’ensilage, composées de quelques espèces de graminées seulement. Ces milieux fonctionnent comme des monocultures, laissant peu de place à la diversité végétale.
L’usage massif d’engrais constitue un autre facteur majeur. Il favorise les graminées qui profitent mieux des sols riches, tandis que de nombreuses espèces herbacées en bénéficient moins et sont devenues rares. Lorsque les herbes poussent de manière dense et compétitive, les espèces plus exigeantes ne parviennent plus à se maintenir. On observe parfois des populations composées uniquement de plantes âgées, incapables de se renouveler, ce qui conduit à leur disparition progressive.
Par ailleurs, des surfaces agricoles peu productives ont été laissées à l’abandon et se sont embroussaillées. Ces phénomènes concernent de nombreux milieux : pâturages, prairies de fauche, pelouses sèches (aujourd’hui de plus en plus rares) ou encore prairies humides, souvent drainées. L’ensemble de ces changements a profondément modifié les paysages et les écosystèmes.
Enfin, l’urbanisation aggrave cette situation par le scellement des sols, qui détruit définitivement les habitats naturels et accentue encore la fragmentation des milieux.
Si tu pouvais concentrer un maximum de ressources pour sauver une espèce végétale, laquelle choisirais‑tu et pourquoi ce choix ?
C’est une question difficile, car une espèce ne peut pas survivre seule. La biodiversité fonctionne comme un réseau d’interactions. Sauver une seule espèce sans préserver son habitat et les autres organismes qui l’entourent n’aurait pas beaucoup de sens.
L’enjeu principal est de préserver la diversité génétique et écologique, à l’échelle des espèces mais aussi des populations afin de maximiser leur capacité d’adaptation face aux changements, notamment climatiques. Les variations locales entre sites constituent en effet le socle de l’adaptation des populations et de la richesse génétique des espèces.
Plutôt que de choisir une espèce, je dirais qu’il faut préserver le plus de diversité possible : c’est elle qui conditionne la résilience du vivant.
Outre la création de réserves naturelles, le Luxembourg a mis en place des contrats d’extensification, qui encouragent les pratiques agricoles moins intensives afin de préserver les habitats et les espèces rares.
Ces contrats concernent les parcelles agricoles sous condition que la surface abrite encore une certaine richesse en espèces de plantes sauvages.
Ainsi, par exemple, les agriculteurs/agricultrices concerné·e·s n’ont pas le droit d’épandre des fertilisants, des pesticides ou autres produits chimiques en dehors du fumier. Quant aux prairies de fauche, les agriculteurs/agricultrices doivent faucher plus tard (après le 15 juin ou pour certains habitats après le 15 juillet) afin que les plantes à fleurs aient le temps de finir leur cycle et développer des graines.
Que peut faire le grand public pour contribuer à la préservation des plantes menacées ?
S’y intéresser. Apprendre à reconnaître les plantes qui poussent autour de chez soi, dans son jardin ou les paysages du quotidien. Aujourd’hui, il existe des applications de reconnaissance sur smartphone qui permettent de se familiariser facilement avec la flore locale.
Venez découvrir l’exposition Flora Fabulosa, du 5 au 23 mars à l’Erwuessebildung, qui raconte des histoires surprenantes sur les plantes sauvages du Luxembourg, et à laquelle j’ai eu le plaisir de collaborer. Vous pourrez également explorer le jardin et l’exposition permanente du Naturmusée, avec ses salles consacrées à la biodiversité et à l’adaptation des plantes et des animaux. Une occasion unique de mieux comprendre la biodiversité, ce qui la protège ou la menace, et les solutions possibles pour la préserver.
Je conseille aussi d’aller visiter les réserves naturelles. Il y en a de très belles, avec des sentiers didactiques consacrés à la diversité végétale ou à des groupes spécifiques comme les orchidées. Ces lieux permettent non seulement de s’émerveiller, mais aussi de comprendre les besoins des espèces et les enjeux de leur protection.
S’engager localement est une autre possibilité. Il existe des associations de protection de la nature, parfois organisées en sections locales, auxquelles on peut participer. Et pourquoi pas créer soi-même une initiative locale. Mais l’engagement peut aussi être plus simple : aller dans la nature, s’émerveiller de la biodiversité encore présente, et réfléchir à ce que l’on peut changer dans sa propre vie pour laisser une place aux autres êtres vivants.
Cela passe notamment par nos choix de consommation. Consommer moins, privilégier le bio, soutenir des modes de production qui préservent davantage la biodiversité : il est démontré que l’agriculture biologique et régénératrice a un impact plus positif que les pratiques intensives. Réduire sa consommation de viande peut aussi jouer un rôle, car tout est lié : biodiversité, climat, usages des sols.
Enfin, il est possible de participer à des actions concrètes de restauration des habitats.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler sur la conservation des espèces végétales menacées ?
Tout a commencé à l’école primaire avec une institutrice passionnée qui partageait généreusement ses connaissances sur les plantes sauvages et aussi lors des promenades avec ma grand-mère, qui cueillait des plantes pour en faire des infusions. J’ai toujours été attirée par les plantes. Je voulais connaître leurs noms et mieux les comprendre.
Plus tard, au lycée, la découverte d’un film sur le changement climatique a été déterminante. Il a éveillé en moi le désir de m’engager dans les sciences de l’environnement. Je me suis alors naturellement orientée vers les disciplines liées au monde végétal.
Comment communiques-tu ces enjeux au grand public ?
La communication passe par plusieurs canaux : les expositions du MNHNL, les collaborations avec les parcs naturels, les publications scientifiques et les projets participatifs comme le City Nature Challenge ou les Journées de la biodiversité. Au weekend de la biodiversité en juin 2025, j’ai d’ailleurs découvert par hasard avec des collègues botanistes une espèce qui avait été classée comme éteinte au Luxembourg (Parietaria officinalis), et ceci à 200 mètres du Musée !
Ces initiatives permettent au public de découvrir la biodiversité locale, de comprendre les méthodes scientifiques et parfois même de contribuer directement à la recherche.
Quels sont tes projets futurs ?
Nous prévoyons une expérimentation sur le jardin du MNHNL afin d’étudier les effets du changement climatique sur la saxifrage rhénane. L’idée est d’identifier si certains individus ou populations présentent une meilleure adaptation à la sécheresse. Pour cela, nous récolterons des graines dans toutes les régions où la saxifrage est encore présente, que nous soumettrons à une période prolongée de stress hydrique, puis comparerons leur réaction à celle de plantes non exposées. Ces travaux permettront de mieux comprendre la résilience des populations et d’élaborer des actions de conservation concrètes, tout en s’appuyant sur une collaboration scientifique internationale.
Je projette également d’étudier la biologie des populations d’autres espèces prioritaires pour la conservation, au Luxembourg et à l’international, notamment l’œillet de Grenoble, Dianthus gratianopolitanus, une espèce des rochers d’intérêt patrimonial.
Avec mes collègues du Naturmusée, nous lançons actuellement un projet en collaboration avec l’Administration de la nature et des forêts, visant à dresser un état des lieux des populations d’espèces prioritaires et à mettre en œuvre des actions de conservation concrètes dans des zones protégées d’intérêt national.
Enfin, j’aimerais également explorer l’utilisation de drones pour le suivi et la conservation des populations de plantes menacées présentes sur les rochers.
Interview : Diane Bertel
Editrices : Monique Kirsch, Selma Weber (MNHNL)